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Sécurité - Terrorisme
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No 73, avril 2004
No 73 avril 2004
Publié le dimanche 30 septembre 2007

Pourquoi être antinucléaire ?

Ne pas mettre en avant le désastre possible du nucléaire et ce qu’il implique sur les valeurs de notre société c’est accepter la nucléarisation et ce qui l’accompagne : la responsabilité d’un désastre.

Pourquoi être antinucléaire ? Cette question peut paraître étrange car il existe un mouvement antinucléaire. Cependant elle n’est pas inutile. Il y a bien des activités de notre société industrielle que l’on aimerait rejeter, et qu’il faudrait rejeter : le plomb, le mercure, les pesticides, les bagnoles etc. Le nucléaire, par son impact, entre-t-il dans ce cadre ? Si la réponse est oui il n’y a aucune raison spécifique d’être antinucléaire. On est globalement contre le mode de production et les productions de notre société. De nouvelles technologies, OGM, biotechnologies etc. sont aussi des menaces particulièrement dangereuses. Elles ont leur propre spécificité même si elles proviennent de la même source scientiste que le nucléaire. Chacune exige une dénonciation particulière en identifiant les dangers respectifs.

Quand on y regarde de près, on s’aperçoit que le nucléaire est une activité tout à fait originale (pour le moment bien sûr !). L’accident nucléaire, un désastre, une catastrophe, amène par son importance un changement d’échelle dans le spectre des accidents classiques de l’industrie. La plupart des accidents classiques du XIXème siècle, quelles qu’aient été leurs conséquences, restaient des accidents locaux et n’impliquaient pas des conséquences inéluctables pour un très long terme. Le nucléaire, avec ses accidents possibles introduit une nouveauté dans notre société industrielle. En fonctionnement « normal » par ses déchets assez redoutables il implique une stratégie de surveillance sur des temps quasi infinis, donc une certaine structure sociale. Quant aux accidents nucléaires possibles (dont plus personne ne nie la possibilité), ils impliquent pour leur gestion sociale une structure autoritaire qui ne peut que bloquer toute évolution sociale. Sortir du nucléaire ce n’est pas seulement éviter un désastre mais c’est aussi conserver la possibilité d’une évolution future vers une meilleure société.

Günther Anders, dans son livre « Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse » [1] écrivait en 1977 : « C’en est arrivé à un tel point que je voudrais déclarer que je suis un « conservateur » en matière d’ontologie, car ce qui importe aujourd’hui, pour la première fois, c’est de conserver le monde absolument comme il est. D’abord, nous pouvons regarder s’il est possible de l’améliorer. Il y a la célèbre formule de Marx « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, ce qui importe, c’est de le transformer ». Mais maintenant elle est dépassée. Aujourd’hui, il ne suffit plus de transformer le monde ; avant tout il faut le préserver. Ensuite nous pourrons le transformer, beaucoup, et même d’une façon révolutionnaire. Mais avant tout nous devons être conservateurs au sens authentique, conservateurs dans un sens qu’aucun homme qui s’affiche comme conservateur n’accepterait ».

L’accident nucléaire catastrophique, en plus des effets sanitaires à court, moyen et long terme, implique pour sa gestion « raisonnable » le passage de notre société d’un simulacre démocratique à une société autoritaire. Quand on lit les études (grassement payées par le pouvoir) sur les problèmes posés par la gestion post-accidentelle nucléaire on s’aperçoit qu’un des soucis majeurs des experts est de maîtriser les « turbulences sociales ». En termes clairs la catastrophe nucléaire peut faire naître bien des turbulences et il sera nécessaire de les maîtriser. Jusqu’à présent les accidents industriels, même les plus importants, n’ont guère produit de turbulences importantes. Certes, des turbulences locales pour certains mais de courte durée. Il y a là une des raisons importantes pour l’existence d’une opposition spécifique à l’énergie nucléaire. Mais cette raison majeure ne semble pas faire partie des motivations fondamentales des militants antinucléaires organisés. L’accident nucléaire, les responsables à l’origine de l’électronucléaire l’ont très rapidement perçu comme tout à fait exceptionnel dans le développement industriel classique. Rappelons quelques réflexions des politiciens français en 1968. Le 16 mai 1968 au Parlement on entend : « Le Droit a été adapté à la nature et aux conséquences de cette espèce d’accident. En matière d’énergie atomique, une catastrophe est presque nécessairement un cas de force majeure. Les données du problème de la réparation, sous ce rapport, s’apparenteront davantage à celles de la réparation des dommages de guerre qu’aux données de la responsabilité civile ».

Si la gestion post-accidentelle s’apparente à une gestion post-guerre c’est que l’accident nucléaire s’apparente à un désastre militaire. Le 17 octobre 1968 au Sénat, le rapporteur de la Commission des lois précise : « Ce domaine des activités humaines étant, à beaucoup d’égards, exceptionnel, il n’est pas surprenant que la législation qui s’y rattache soit elle-même exceptionnelle et, dans une large mesure, dérogatoire au droit commun de la responsabilité. La notion de l’exceptionnel est donnée par la dimension que pourrait atteindre un accident nucléaire, à la vérité un désastre national, voir international » [souligné par moi]. Ce qui est étrange et mériterait une analyse, c’est pourquoi ces responsables élus démocratiquement, acceptent l’électronucléarisation alors qu’ils ont une parfaite conscience du niveau exceptionnel de la possible catastrophe nucléaire. On peut avancer une hypothèse : n’y avait-t-il pas chez eux un désir de catastrophe qui permettrait la mise en place d’un système social abolissant la nécessité de respecter le simulacre de démocratie ? Pour ces dirigeants politiques et technocrates scientistes, la catastrophe nucléaire n’était pas à redouter mais à souhaiter pour mettre en place un système social autoritaire permettant une gestion sociale « rationnelle » ? L’accident nucléaire possible est un véritable désastre pour la santé des populations. Avant Tchernobyl nous avions une certaine conception des conséquences sanitaires d’un drame nucléaire. Mais Tchernobyl nous a montré que notre pessimisme était trop primaire. Les conséquences que l’on observe au Bélarus (ex-Biélorussie) 17 ans après le désastre et qui vont continuer, étaient impensables même par les plus pessimistes dont nous faisions partie.

Tchernobyl aurait pu être beaucoup plus dramatique. Le passage du nuage sur Kiev aurait pu s’accompagner d’une pluie intense, cela aurait été désastreux pour son million d’habitants avec des effets de maladies des rayons pour la population. Autrement dit, Tchernobyl, aussi épouvantable qu’il soit, n’est pas ce qu’on peut imaginer de pire. Là encore on peut citer Günther Anders : « La tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. Mettre en garde contre la panique que nous semons est criminel. La plupart des gens ne sont pas en mesure de faire naître d’eux-mêmes cette peur qu’il est nécessaire d’avoir aujourd’hui. Nous devons par conséquent les aider ». Ce texte écrit en 1977 résume d’une façon claire ce que devrait être l’argumentation antinucléaire essentielle. La peur devant un grand danger est une attitude parfaitement rationnelle. Demander à la population, comme l’a fait dernièrement le référendum populaire suisse, s’il faut ou non limiter la durée de vie des réacteurs nucléaires à 40 ans, ou moins ou plus, revient à accepter l’accident désastreux comme un facteur négligeable. Le désastre nucléaire est exclu de la problématique qui dès lors se résume assez rapidement à des problèmes économiques. Pourquoi réduire la durée de vie des réacteurs s’ils peuvent fonctionner plus longtemps avec un coût de production de l’électricité plus faible : l’attitude des citoyens suisses a été tout à fait rationnelle. Il ne s’agissait pas d’une décision face à un danger énorme et irréversible d’un désastre nucléaire mais d’une appréciation économique. L’accident étant exclu, comment aborder le nucléaire ? Par l’économie. Ce référendum suisse avec la réponse claire des citoyens devrait repositionner l’argumentation antinucléaire.

Roger Belbéoch

Extrait de la lettre d’information Stop Nogent, n° 98, mai-juillet 2003, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[1] Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Ed. ALLIA, Paris 2001.

 
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