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Articles par thèmes :
EPR
Articles par pays :
France
Journal par No :
No 72, décembre 2003
Auteurs :
Fabienne Gautier
No 72, décembre 2003
Publié le vendredi 28 septembre 2007

France : nouveau programme nucléaire ?

Comme ce fut le cas dans les années 70, si aucune opposition ne se manifeste dans les mois à venir, un nouveau programme nucléaire français sera engagé sans consultation de la population. Le retard accumulé par la France en matière d’énergie renouvelable par rapport aux autres pays risque de ne pas se rattraper de si tôt.

Le 8 octobre dernier, la ministre française déléguée à l’industrie Nicole Fontaine annonçait qu’elle proposerait au Premier ministre la construction d’un « démonstrateur » du réacteur nucléaire de troisième génération EPR*. L’option nucléaire de la France se trouvait encore confirmée début novembre dans l’avant-projet de loi d’orientation sur les énergies (1). Même si Mme Fontaine martèle qu’« il ne s’agit pas de préjuger des choix qui devront être faits, mais de garder toutes les options ouvertes », il semble bien qu’en France, lorsqu’il est question de nucléaire, les orientations soient définies et les décisions prises avant que les acteurs de la société civile n’aient l’opportunité de s’exprimer.

Un débat bidon

Rappelons que le débat national sur l’énergie, qui s’était déroulé au printemps 2003, avait été boycotté par les associations de défense de l’environnement suite à la non remise en question a priori de l’énergie nucléaire. Avant toute discussion, M. Raffarin déclarait en effet : « Dans le domaine de l’énergie, un grand débat public sera ouvert et suivi d’un projet de loi d’orientation qui consacrera un rôle accru pour les énergies renouvelables, mais aussi une place reconnue pour l’énergie nucléaire. » En définitive, tout cela a davantage ressemblé à une entreprise de communication des ministères et des entreprises concernées qu’à un réel débat démocratique. Cependant, en septembre 2003, le Comité des Sages du débat national rendait son rapport et Mme Fontaine indiquait que la décision de construction d’un nouveau réacteur nucléaire EPR ne serait prise que début 2004, sur la base d’études complémentaires. Alors pourquoi cette annonce faite au début du mois d’octobre déjà ? Beaucoup, même parmi les pro-nucléaires, sont en effet choqués que l’on puisse prendre une telle décision avant que les parlementaires n’aient pu discuter et voter la loi d’orientation sur l’énergie.

Un calendrier controversé

Mme Fontaine soutient le lancement immédiat de l’EPR en arguant que la France devra disposer de l’ensemble des technologies lorsqu’elle devra décider en 2012-2015 si elle veut remplacer son parc nucléaire. Selon le calendrier présenté officiellement, une fois toutes les autorisations réunies, la construction du démonstrateur devrait pouvoir débuter dès 2007. Connecté au réseau vers 2009-2012, il permettra d’expérimenter le réacteur avant toute décision sur un renouvellement du parc et une mise en service industrielle. Plusieurs années de fonctionnement étant en effet nécessaires avant de passer à l’étape industrielle et assurer ainsi le remplacement des premières centrales qui devraient arriver en fin de vie entre 2015 et 2020. Un calendrier très contestable, car tout dépend des postulats de départ, notamment celui sur la durée de vie des centrales. De l’avis même des experts qui se sont penchés sur cette question, la situation d’urgence semble sujette à caution et dépendre fortement des scénarios envisagés tant dans les méthodes de production que dans les mesures de maîtrise de la consommation qui pourraient être prises.

L’EPR contre les alternatives

Le projet EPR non seulement n’ouvre pas d’option énergétique nouvelle mais il menace toute politique alternative. Défendre l’EPR est donc en contradiction avec le projet de loi dont le Préambule stipule que « la politique énergétique entend donner la priorité à la maîtrise de l’énergie, à la diversification du bouquet énergétique notamment au profit du développement des énergies renouvelables ». Difficile, lorsque l’on sait que 3 milliards d’euros vont être investis dans la construction d’un prototype d’EPR alors que le budget consacré aux énergies renouvelables n’est que de 500 millions d’euros. Par ailleurs, la production électrique nucléaire imposant une consommation forte est totalement antagoniste d’une politique d’économie d’énergie. C’est essentiellement cela qui a guidé de nombreux pays dans leur décision de mise en place d’une politique alternative et de sortie du nucléaire. A titre d’exemple, Greenpeace a demandé à une association spécialisée de réaliser une étude comparative, laquelle a conclu que le choix de l’énergie éolienne pour le même montant d’investissement qu’un nouveau réacteur de type EPR apporterait à terme deux fois plus d’énergie et cinq fois plus d’emplois permanents. Le but de cette analyse n’est pas de proposer le « tout éolien » en substitution au tout nucléaire, mais de montrer ce qu’il serait possible de réaliser, avec les mêmes moyens, en développant une filière propre et sans déchets. (2)

Pas de référendum...pour une décision industrielle

Mme Fontaine s’est, en outre, opposée à toute idée de référendum sur le sujet : « Ce n’est pas possible, la réalité est plus complexe que cela », a-t-elle indiqué, estimant par ailleurs que « le débat entre pro et anti-nucléaires est superficiel et dépassé aujourd’hui ». La prétendue « complexité » de la situation que les citoyens français ne seraient pas en mesure de comprendre provient sans doute d’intérêts économiques et de stratégies industrielles qui ne concernent en effet qu’un petit groupe d’initiés. Ainsi, la mise en service rapide d’un réacteur EPR permettrait à Areva (3) de disposer d’un réacteur démonstrateur, avantage de poids dans la bataille que s’apprêtent à livrer les grands constructeurs.

Areva peut dire merci à Mme Fontaine

Notons que le dernier contrat à l’export négocié par la profession en Europe concernait la Finlande qui, grâce au coup de pouce de Nicole Fontaine du 8 octobre, s’est finalement tourné vers l’EPR. Avant de s’engager sur un modèle jamais construit à ce jour, l’électricien finlandais TVO voulait sans doute obtenir l’assurance que l’Hexagone adopterait aussi pour l’EPR. Sans ce geste de la ministre, la construction de la cinquième tranche nucléaire finlandaise aurait très probablement été attribuée à l’américain General Electric, l’un des deux autres candidats en lice avec le russe Atomstroï Export. La décision de poursuivre le programme EPR ne répond donc nullement à un choix énergétique. Pourtant, une telle décision devrait être d’abord politique puisqu’elle va engager l’avenir énergétique de la France pour un bon siècle. Contrairement à ce que déclare le gouvernement français, le nucléaire n’est pas inéluctable. Un récent sondage ne révèle-t-il pas que 61% des Français ne souhaitent pas que l’énergie nucléaire soit utilisée à l’avenir et sont prêts à payer plus cher leur électricité pour favoriser l’abandon du nucléaire. Une manifestation est prévue le 17 janvier à Paris pour le dire. C’est le moment ou jamais pour cette majorité silencieuse de faire entendre sa voix.

Fabienne Gautier

*L’EPR (European Pessurized water Reactor) est un projet franco-allemand développé par Framatome (groupe public Areva) et Siemens dont la conception remonte à la fin des années 1980. Il est plus puissant que ses prédécesseurs, et ses concepteurs lui prédisent en outre une durée de vie de 60 ans (40 à 45 pour les réacteurs actuels), des opérations de maintenance et de rechargement moins fréquentes (tous les 24 mois au lieu de 18) et une plus grande capacité à utiliser du MOX (le combustible réutilisant le plutonium issu du retraitement). Bref, une série d’améliorations sensées, si tout se passe bien, aboutir à une réduction des coûts. Mais comme ces chiffres reposent sur les seuls dires de Framatome, cela enlève toute crédibilité à ces prévisions.

De plus, malgré les déclarations de Mme Fontaine selon lesquelles l’EPR serait « moderne et beaucoup plus sûr, dix fois plus, que les centrales nucléaires actuelles* » et produirait « moins de déchets radioactifs », ce réacteur - dit de troisième génération - se situe dans la lignée des réacteurs à eau qui équipent les centrales françaises, il comporte quelques améliorations sur le plan de la sûreté, mais il s’agit d’une technologie qui date des années 70.

L’EPR présente les mêmes risques majeurs que les réacteurs actuels : un défaut de contrôle de la réaction en chaîne ou une perte du système de refroidissement du cœur conduisant à sa destruction. Le premier type d’accident s’est produit à Tchernobyl, le second à Three Mile Island (Etats-Unis) où le cœur a complètement fondu. Pour en réduire la probabilité, les concepteurs ont multiplié les redondances des systèmes de contrôle, prévu la récupération du cœur du réacteur après sa fusion, et introduit des systèmes empêchant la formation d’hydrogène, gaz explosif.Notons qu’il n’est pas prévu non plus pour résister à un attentat style 11 septembre ou à une chute d’avion accidentelle.

Quant aux risques de prolifération, ils sont plutôt augmentés, puisque l’EPR généralise l’usage du MOX, qui impose de nombreux transports de plutonium. La question des déchets à haute activité et à longue durée de vie ne trouve pas non plus de meilleure solution qu’avant, ni en quantité ni en dangerosité.

Selon le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), une dizaine de sites sont candidats à l’installation du réacteur démonstrateur EPR. La construction se ferait, a priori, comme un réacteur supplémentaire, à côté d’une centrale déjà en fonctionnement. Le réseau Sortir du nucléaire avait affirmé, en novembre 2002, que le site de Penly (Seine-Maritime) avait déjà été choisi, mais parmi les sites possibles, se trouve aussi Creys-Malville.

(1) Rendu public au travers d’un Livre blanc qui soulignait que « la France devra être en mesure de pouvoir réellement décider de remplacer ou non tout ou partie du parc par un nouveau parc nucléaire » et qu’elle envisageait « la construction prochaine d’un démonstrateur de nouvelle génération », cet avant-projet de loi d’orientation sur les énergies, qui fixe la politique de la France pour les 30 prochaines années, doit faire l’objet d’un débat parlementaire jusqu’à fin décembre et être ensuite présenté début 2004 au Conseil des ministres puis soumis au Parlement.

(2) Le rapport est consultable sur le site www.greenpeace.fr

(3) Areva, leader mondial du nucléaire et de la connectique, regroupe notamment la Cogema et Framatome. Le groupe est présent dans 30 pays et réalise un chiffre d’affaires de plus de 8 milliards d’euros.

Sources:Le Monde 09.10.03,18.10.03, Les Echos du mercredi 22.10.03, Le Point 23.10.03, Libération, 08.11.03, Réseau sortir du nucléaire, Greenpeace

 
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