association antinucléaire genevoise    logo
Accueil du siteJournalArticles par paysInde
Dernière mise à jour :
mardi 2 janvier 2018
Statistiques éditoriales :
438 Articles
2 Brèves
1 Site Web
3 Auteurs

Statistiques des visites :
1084 aujourd'hui
1518 hier
1102890 depuis le début
   
Articles par pays :
Inde
Journal par No :
No 77, avril 2005
Auteurs :
Fabienne Gautier
No 77, avril 2005
Publié le mardi 2 octobre 2007

Les centrales nucléaires face aux catastrophes naturelles

Les images des raz-de-marée qui ont dévasté l’Asie nous ont montré beaucoup de villages en ruine, de corps emportés par les flots et d’êtres humains désespérés. Il y a cependant une conséquence importante de cette catastrophe - moins spectaculaire peut-être - dont on n’a pas du tout entendu parler, il s’agit des risques qu’a fait courir la présence d’un complexe nucléaire le long des côtes indiennes.

Dans l’Etat du Tamil Nadu, au sud de l’Inde, deux sites nucléaires ont été touchés par les tsunamis de décembre dernier : Koodankulam où il y a eu des dégâts mais où, heureusement, les 2 réacteurs sont encore en construction, et Kalpakkam qui a été inondé et où se trouvent :

  • deux réacteurs à eau pressurisée, situés sur la plage,
  • un démonstrateur de surgénérateur qui produit du plutonium,
  • une usine de retraitement de déchets,
  • un centre d’entreposage de déchets nucléaires de faible et moyenne activité.

Suite à cette inondation, le Réseau « Sortir du Nucléaire », dans un communiqué de presse, posait la question de la pertinence de la présence de centrales nucléaires le long des côtes, mais aussi dans des zones sismiques reconnues, rappelant à juste titre l’inondation de la centrale du Blayais lors de la tempête de décembre 1999, durant laquelle 100 millions de litres d’eau de la Gironde avaient pénétré dans la centrale nucléaire français, le scénario catastrophe n’ayant été évité que par miracle.

Début janvier, ContrAtom reprenait une partie des arguments du Réseau en rappelant que les deux réacteurs de la centrale nucléaire de Fessenheim - située à quelques kilomètres de la frontière suisse - étaient construits sur une faille sismique active et qu’en cas de tremblement de terre, la digue du canal pouvai être détruite ou fortement endommagée, permettant ainsi l’inondation du site. De même, la centrale nucléaire du Bugey présente, de l’avis même des responsables d’EDF, un risque très fort d’accident majeur en cas de séisme.

Questions au Conseil national

Suite à ces informations relayées par la presse1, le Conseiller national Ueli Leuenberger a saisi, le 7 mars, le Conseil fédéral d’une interpellation dont les principales questions étaient liées aux mesures particulières prévues pour protéger la population en cas d’inondations des centrales nucléaires suisses ou voisines de la Suisse, les mesures prises pour que les centrales nucléaires suisses ne subissent pas d’inondations en cas de tremblements de terre ou autres catastrophes, ainsi que la formation suivie par les employés des centrales pour faire face à une telle situation de crise.

Le sujet relevant de la compétence du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, c’est le Conseiller fédéral socialiste Moritz Leuenberger qui a fourni les réponses aux questions de son homonyme écologiste, en commençant par affirmer qu’après le passage du tsunami en Inde et l’inondation de la centrale de Kalpakkam, celle-ci avait pu être arrêtée normalement, qu’aucune radioactivité n’avait été dégagée dans les environs et que personne dans l’installation n’avait été blessé.

À la question de la protection des centrales nucléaires françaises contre les inondations, il a répondu que toutes les installations françaises ayant été réexaminées en décembre 1999 après l’inondation de la centrale du Blayais, la sécurité de l’installation de Fessenheim était garantie. Peut-on se satisfaire de telles certitudes de la part de nos autorités ? Le gouvernement indien a lui aussi été très impatient d’affirmer que les installations de Kalpakkam étaient sûres après le passage du raz-de-marée. La catastrophe a été évitée, il est vrai - un séisme atteignant une telle installation pourrait causer la mort de millions d’individus et contaminer des régions gigantesques - mais cela n’empêche pas de se poser de graves questions et d’attendre de la part des promoteurs de l’énergie atomique des réponses précises, même si elles ne sont pas rassurantes. Faut-il vraiment attendre que l’irréparable se produise pour prendre des mesures ? Moritz Leuenberger sait-il ce qui s’est réellement passé dans et autour de la centrale indienne en ce jour fatal ?

Plus de questions que de réponses

La centrale nucléaire de Kalpakkam a été inondée le 26 décembre par des vagues qui ont atteint plus de 10 mètres de hauteur. Les autorités indiennes ont commencé par mentir en déclarant dans un premier temps que l’installation nucléaire avait été arrêtée préventivement à l’annonce du tremblement de terre en Indonésie, donc avant l’arrivée de la vague. Cette assertion a ensuite été démentie car elle plaçait les responsables de la centrale dans une situation très inconfortable. En effet, s’ils avaient prévu le danger, pourquoi n’en avaient-ils pas informé la population et les autorités ? En réalité, le réacteur a été arrêté in extremis, en situation d’inondation. Un mur entourant le très controversé démonstrateur de surgénérateur a été totalement englouti sans laisser aucune trace. Dans la cité résidentielle proche de la centrale, quelques 500 maisons ont été détruites, 60 personnes sont mortes dans cette seule zone et on est sans nouvelles de plus de 200 travailleurs temporaires du site. Le fait que de nombreux employés du complexe nucléaire, parmi lesquels des ingénieurs et des scientifiques, aient été emportés par le raz-de-marée suffit à démontrer à quel point la menace d’une telle catastrophe n’avait jamais été prise au sérieux par les responsables du département indien de l’énergie atomique.

Contamination radioactive

Il existe des rapports affirmant que 15 000 familles ont été évacuées de Kalpakkam le 27 décembre par mesure de précaution et que l’armée indienne a été déployée pour protéger la centrale laissée à l’abandon. Il demeure néanmoins très difficile d’obtenir des informations supplémentaires du gouvernement indien, malgré l’insistance d’associations écologistes, de scientifiques et de journalistes engagés. Notons que le refus de l’Etat indien de toute aide étrangère après la catastrophe pourrait bien être motivé par la volonté de ne pas se soumettre à des contrôles. Par ailleurs, des relevés radiologiques effectués dans un rayon de 20 km autour de la centrale après le passage du raz-de-marée par un expert indépendant2 révèlent des résultats très préoccupants notamment sur les plages et les endroits publics autour des réacteurs. La moyenne de ces résultats révélait des doses de 4,4 milli-sievert (mSv) par an, c’est-à-dire plus de 4 fois la dose de radiation considérée comme naturelle. La majorité des résultats anormaux concernait des zones côtières, à 7 endroits la dose dépassait 10 mSv, la dose record mesurée étant de 54,5 mSv. Beaucoup de ces mesures extrêmement élevées ont été effectuées près de zones très peuplées. De plus, la grande variabilité entre les résultats mesurés dans les mêmes zones permet de supposer que la source de radiation n’est pas dans le sol, mais flotte dans l’air, sous forme de pico-particules3 générées par la fission d’atomes d’uranium. La connaissance scientifique concernant ces pico-particules est très peu développée, celle-ci se bornant à l’heure actuelle à l’étude des nano-particules4. Les pico-particules, qui n’existaient pas sur notre planète avant 1945, peuvent flotter dans l’air, voyager sur de très longues distances et également pénétrer à l’intérieur du corps des êtres vivants à travers la peau. Elles se répandent également à travers la chaîne alimentaire.

Des leçons à tirer

Si, face à des puissances de destruction tels que les raz-de-marée, il est presque impossible de protéger les employés et le matériel d’un site atomique, sans parler de la population, on pourrait tout au moins en tirer des leçons concernant l’emplacement et la sécurité des centrales nucléaires. Les activités à risque sont en effet souvent proches de failles ou des zones sismiques, la tectonique étant seule capable de façonner des sites favorables aux besoins des centrales nucléaires, des centres de stockage de produits dangereux ou des raffineries5. L’usine de retraitement de Sellafield (Angleterre), par exemple, est située sur une zone de faille active. Aux Etats-Unis, la centrale de San Onofre, en Californie, se trouve entre l’océan et la Route 5 reliant Los Angeles à San Diego, à quelques kilomètres du Comté de Los Angeles où vivent près de 10 millions d’habitants. Lorsqu’on connaît les risques sismiques de la région, on ne peut que croiser les doigts. En France, au Tricastin, dans la Drôme, l’une des plus fortes concentrations nucléaires au monde, est située sur un site historique d’épicentres de séismes. Notons encore qu’à moins de 200 kilomètres de l’épicentre du séisme qui a secoué l’Europe du Nord le 22 février 2003 se trouvent dix centrales nucléaires françaises, suisses et allemandes. Quant à la construction du futur EPR français, elle est prévue à Flamanville, sur la côte normande, les épisodes de canicule de l’été 2003 ayant démontré qu’il est désormais illusoire de vouloir compter avec certitude sur l’eau des fleuves pour refroidir les centrales lorsque le thermomètre dépasse les valeurs normales. Responsables ou criminels ?

Certains se souviennent certainement du scandale, pourtant vite « oublié », qui avait agité l’hexagone il y a deux ans, à propos de la sécurité des centrales en cas de séisme et qui avait alors amené un grand nombre de médias à s’interroger sur la conception de la transparence qui régnait chez les responsables français de l’énergie. Pour mémoire, rappelons que les dirigeants d’EDF avaient cherché à échapper par tous les moyens à leurs responsabilités et, pour cela, n’avaient pas hésité à falsifier les données sismologiques pour tenter de démontrer que les centrales étaient adaptées aux tremblements de terre. De quoi rassurer uniquement quelques irréductibles nucléocrates ou inconscients rêveurs. Quant à nous, nous considérons que les centrales nucléaires doivent être arrêtées de toute urgence.

Fabienne Gautier

1 Le Courrier, 14 janvier 2005

2 VT Padmanabhan, Radiation monitoring around Madras Atomic Power Station, 5.03.05

3 le préfixe pico signifie qu’il faut diviser l’unité par 1012 soit un million de million.

4 nano est le préfixe du milliardième d’unité, soit 10-9.

5 Geoffrey King et Geoffrey Bailey, « Ces failles qui nous attirent », La Recherche hors série : La Terre, juin 2003

 
Articles de cette rubrique
  1. No 77, avril 2005
    2 octobre 2007

  2. No 68, décembre 2002
    2 octobre 2007